Milan en 1796.

Posté par pascalmolenes le 17 juillet 2008

coron.jpgLe 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d’apprendre au monde qu’après tant de siècle César et Alexandre avaient un successeur. Les miracles de bravouse et de génie dont l’Italie fut témoin en quelques mois réveillèrent un peuple endormi; huit jours encore avant l’arrivée des Français, les Milanais ne voyaient en eux qu’un ramassin de brigands, habitués à fuir toujours devant les troupes de Sa Majesté Impériale et Royale: c’était du moins ce que leur répétait trois fois la semaine un petit journal grand comme la main, imprimé sur du papier sale.

Au moyen âge, les Lombards républicains avaient fait preuve d’une bravoure égale à celle des Français, et ils méritérent de voir leur ville entièrement rasée par les empereurs d’Allemagne. Depuis qu’ils étaient devenus de fidéles sujets, leur grande affaire était d’imprimer des sonnets sur de petits mouchoirs de taffetas rose quand arrivait le mariage. Il y avait loin de ces moeurs nouvelles et passionnées.  Un peuple tout entier s’aperçut, le 15 mai 1796, que tout ce qu’il avait respecté jusque-là était souverainement ridicule et quelquefois odieux. Le départ du dernier régiment de l’Austriche marque la chute des idées anciennes: exposer sa vie devint à la mode; on vit que pour être heureux après des siècles de sensations affadissantes, il fallait aimer la patrie d’un amour réel et chercher les actions héroïques. On était plongé dans une nuit profonde par la continuation du despotisme jaloux de Charles Quint et de Philippe II; on renversa leur statues, et tout à coup l’on se trouva inondé de lumière. Depuis une cinquantaine d’année, et à mesure que l’Encyclopédie et Voltaire éclataient en France, les moines criaient au bon peuple de Milan, qu’apprendre  à lire ou quelque chose au monde était une peine fort inutile, et qu’en payant bien exactement la dîme à son curé, et lui racontant fidèlement tous ses petits péchés, on était à peu près d’avoir une belle place en paradis. Pour achever d’énever ce peuple autrefois si terrible et si raisonneur, l’Autriche lui avait vendu à bon marché le privilège de ne point fournir de recrues à son armée.

En 1796, l’armée milanaise se composait de vingt-quatre faquins habillés de rouge, lesquels gardaient la ville de concert avec quatre magnifiques régiments de granadiers hongrois. La liberté des moeurs était extrême, lmais la passion fort rare; d’ailleurs, outre le désagrément de dovoir tout raconter au curé, sous peine de ruine même en ce monde, le bon peuple de Milan était encore soumis à certaines petites entraves monarchiques qui ne laissaient pas que d’être vexantes. Par exemple l’archiduc, qui résidait à Milan et gouvernait au nom de l’Empereur, son cousin, avait eu l’idée lucrative de faire le commerce des blés. En conséquence, défense aux paysans de vendre leurs grain jusqu’à ce que Son Altesse eût rempli ses magasins.

En mai 1796 trois jours après l’entrée des Français, un jeune peintre en miniatura, un peu fou, nommé Gros, célebre depuis, et qui était venu avec l’armée, entendant raconter au grand café des « servi » (à la mode alorsà les exploits de l’archiduc, qui de plus était énorme, prit la liste des glaces imprimée en placard sur une feuille de vilain papier jaune. Sur le revers de la fuille il dessins le gros archiduc; un soldat français lui donnait un coup de baionette dans le ventre, et, au lieu de sang, il en sortait une quantité de blé incroyable. La chose nommée plaisanterie ou caricature n’était pas connue en ce pays de despotisme cauteleux. Le dessin laissé par Gros sur la table du café des « Servi » parut un miracle descendu du ciel, il fut gravé dans la nuit, et le lendemain on en vendit vingt mille exemplaires.

La même jour, on affichait l’avis d’une contribution de guerre de six millions, frappé pour les besoins de l’armée, laquelle, venant de gagner six batailles et de conquérir vingt provinces , manquait seulament de souliers, de pantalons, d’habits et de chapeaux.

La masse de bonheur et de plaisir qui fit irruption en Lombardie avec ces français si pauvres fut telle que les prétres seuls et quelques nobles s’aperçurent de la lourdeur de cette contribution de six millions, qui, bientôt, fut suivie de beaucoup d’autres. Ces soldats français risient et chantaient toute la journée; ils avaient moins de vingt-cinq ans, et leur général en chef, qui en avait vingt-sept, passait pour l’homme le plus âgé de son armée. Cette gaieté, cette jeunesse, cette insouciance réspondaient d’une façon plaisante aux prédications furibondes des moines qui, depuis six mois, annonçaient de haut de la chaire sacrée que les français étaient des monstres, obligés, sous peine de mort, à tout brûler et à couper la tête à tous le monde. À cet effet, chaque régiment marchait avec la guillotine en tête.

Dans les campagnes l’on voyait sur la porte des chaumières le soldat français occupé à bercer le petit enfant de la maitresse du logis, et presque chaque soir quelque tambour, jouant du violon, improvisait un bal. Les contredanses se trouvant beaucoup trop savantes et compliquées pour que les soldats, qui d’ailleurs ne les savaient guère, puissant les apprendre aux femmes du pays, c’étaient celles-ci qui montraient aux jeunes Français « la  Monférine, la Santeuse » et autres danses italiennes.

Les officiers avaient été logés, autant que possible, chez les gens riches; ils avaient bon besoin de se refaire. Par exemple, un lieutenent nommé Robert eut un billet de logement pour le palais de la marquise del Dongo. Cet officier, jeune requisitionnaire assez leste, possédait pour tout bien, en entrant dans ce palais, un écrit de six francs qu’il venait de recevoir à Plaisance. Après le passage du pont de Lodi, il prit à un bel officier austrichien tue par un boulet un magnifique pantalon de nankin tout neuf, et jamais vetement ne vint plus à propos. Ses épaulettes d’officier étaient en laine, en le drap de son habit était cousu à la doublure des manches por que les morceaux tinsent ensemble; mais il y avait une circostance plus triste: les semeiles de ses souliens étaient en morceaux de chapeaux également pris sur le champ de bataille, au delà du point de Lodi. Ces semelles étaient improvisée tenaient au-dessus des souliers par des ficelles fort visibles, fe façon que lorsque le majordome de la maison se présenta dans la chambre du lieutenant Robert pour l’inviter à diner avec madame la marquise, celui-ci fut plongé dans un mortel embarras. Son voltigeur et lui passèrent les deux heures qui les séparaient de ce fatal dîner à tâcher de recoudre un peu reuses ficelles des souliers. Enfin le moment terrible arriva. <

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-Quoi, monsieur le lieutenant, me disait celle-ci, trois onces de pain!

-Oui, mademoiselle; mais en revanche la distribution manquait trois fois la semaine, et comme les paysans chez lesquels nous logions étaient encore plus misérables que nous, nous leur donnions un peu de notre pain.

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L’histoire du lieutenant Robert fut à peu près celle de tous les Français; au lieu de se moquer de la misère de ces braves soldats, on en eut pitié, et on les aima.

Cette époque de bonheur imprévu et d’ivresse ne dura que deux petites années; la folie avait été si excessive et si générale, qu’il me serait impossible d’en donner une idée, si ce n’est par cette réflexion historique et profonde: ce peuple s’ennuyait depuis cent ans.

La volupté naturelle aux pays méridionaux avait régné jadis à la cour des Visconti et des Sforce, ces fameux ducs de Milan. Mais depuis l’an 1635, que les Espagnols s’étaient emparés du Milanais, et emparés en maîtres taciturnes, soupçonneux, orgueilleux, et craignant toujours la révolte, la gaieté s’était enfuie. Les peuples, prenant les moeurs de leurs maîtres, songeaient plutôt à se venger de la moindre insulte par un coup de poignard qu’à jouir du moment présent.

La joie folle, la gaieté, la volupté, l’oubli de tous les sentiments tristes, ou seulement raisonnables, furent poussés à un tel point, depuis le 15 mai 1796, que les Français entrèrent à Milan, jusqu’en avril 1799, qu’ils en furent chassés à la suite de la bataille de Cassano, que l’on a pu citer de vieux marchands millionnaires, de vieux usuriers, de vieux notaires qui, pendant cet intervalle, avaient oublié d’être moroses et de gagner de l’argent.

Tout au plus eût-il été possible de compter quelques familles appartenant à la haute noblesse, qui s’étaient retirées dans leurs palais à la campagne, comme pour bouder contre l’allégresse générale et l’épanouissement de tous les coeurs. Il est véritable aussi que ces familles nobles et riches avaient été distinguées d’une manière fâcheuse dans la répartition des contributions de guerre demandées pour l’armée française.

La marquis del dongo, contrarié de voir tant de gaieté, avait été un des premiers à regagner son magnifique château de Grianta, au delà de Côme, où les dames menèrent le lieutenant Robert. Ce château, situé dans une position peut-être unique au monde, sur un plateau de cent cinquante pieds au-dessus de ce lac sublime dont il domine une grande partie, avait été une place forte. La famille del Dongo le fit construire au quinzième siècle, comme le témoignaient de toutes parts les marbres changés de ses armes; on y voyait encore des ponts-levis et des fossés profonds, à la vérité privés d’eau; mais avec ces murs de quatre-vingts pieds de haut et de six pieds d’épaisseurs, ce château était à l’abri d’un coup de main; et c’est pour cela qu’il était cher au soupçonneux marquis. Entouré de vingt-cinq ou trente domestiques qu’il supposait dévoués, apparemment parce qu’il ne leur parlait jamais que l’injure à la bouche, il était moins tourmenté par la peur qu’à Milan.

Cette peur n’était pas tout à fait gratuite: il correspondait fort activement avec un espion placé par l’Autriche sur la frontière suisse à trois lieues de Grianta, pour faire évader les prisonniers faits sur le champ de bataille, ce qui aurait pu être pris au sérieux par les généraux français. 

Le marquis avait laissé sa jeune femme à Milan: elle y dirigeait les affaires de la famille, elle était chargée de faire face aux contributions imposées à la « casa del Dongo », comme on dit dans le pays; elle cherchait à les faire diminuer, ce qui l’obligeait à voir ceux des nobles qui avaient accepté des fonctions publiques, et même quelque non nobles fort influents. Il survint un grand événement dans cette famille. Le marquis avait arrangé le mariage de sa jeune soeur Gina avec un personnage fort riche et de la plus haute naissance; mais il portait de la poudre: à ce titre, Gina le recevait avec des éclats de rire, et bientôt  elle fit la folie d’épouser le comte Pietranera. C’était à la vérité un fort ben gentilhomme, très bien fait de sa personne, mais ruiné de père en fils, et, pour comble de disgrâce, partisan fougueux des idée nouvelles. Pietranera était sous-lieutenant dans la légion italienne, surcroit de désespoir pour le marquis.

Les Autrichiens se repprochèrent de Milan; le lieutenant Robert, devenu chef de bataillon et blessé à la bataille de Cassano, vint loger pour la dernière fois chez son amie la marquise del Dongo. Les adieux furent tristes; les français dans leur retraite sur Novi. La jeune comtesse, à laquelle son frère refusa de payer sa légitime, suivit l’armée montée sur une charette.

Après ces deux années de folie et de bonheur, le Directoire de Paris, se donnant des airs de souverain bien établi, montra une haine mortelle pour tout ce qui n’érait pas médiocre. Les généraux ineptes qu’il donna a l’armée d’Italie perdirent une suite de batailles dans ces même plaines de Verone, rémoins deux ans auparavant des prodiges d’Arcole et de Lonato. Alors commença cette époque de réaction et de retour aux idées anciennes, que les Milanais appellent « i tredici mesi (les treize mois), parce qu’en effet leur bonheur voulut que ce retour à la sottise ne durât que treize mois, jusqu’à Marengo. Tout ce qui était vieux, dévot, morose, repaut à la tête des affaires, et reprit la direction de la societé: bientôt les gens restés fidèles aux bonnes doctrines publièrent dans les villages que Napoléon avait été pendu par les Mameluks en Êgypte, comme il le méritait à tant de titres.

Parmi les hommes qui étaient alles bouder dans leurs terres et qui revenaient altérés de vengance, le marquis del Dongo se distinguait par sa fureur; son exagération le porta naturellement à la tête du parti. Ces messieurs, fort honnêtes gens quand ils n’avaient pas peur, mais qui tremblaient toujours, parvinrent à circonvenir la général austrichien: assez bon homme, il se laissas persuader que la sévérité était de la haute politique, et fit arrêter cent cinquente patriotes: c’était bien alors ce qu’il y avait de mieux en Italie.

Bientôt on les déporta aux « bouches de Cattaro », et, jetés dans des grottes souterraines, l’humidité et surtout le manque de pain firent bonne et prompte justice de tous ces coquins.

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